Concours d'Ecriture Claude Nougaro : Ma Nouvelle

Un Amour déboussolé

 

    - Rahaha ! Même pas capable de se faire des amis ! Nul ! Tu es NUL ! Mouhaha…

 

    Mais qu’est-ce qu’il m’énerve ! Toujours à se moquer de moi… Si ce n’était pas un ami d’enfance, je l’aurais jeté au fond d’une poubelle, et pas qu’au sens figuré ! Ok, ok, je ne suis pas bien malin, et je ne prends du plaisir que dans la castagne, mais quand même, ce n’est pas une raison pour me narguer. Mais je ne peux pas l’abandonner : d’un, je l’aurais sur ma conscience ; de deux, je serais perdu sans lui. D’ailleurs :

    - Ouais, ouais, marre-toi. Et d’abord, on est où, là ?

    - En plein désert, désert dans lequel on ne se serait pas paumé si tu n’avais pas perdu la carte !

 

    Non mais quel abruti celui-là ! Heureusement que je suis là, sinon ça fait longtemps qu’il aurait perdu le Nord. En même temps, sous forme de boussole, je ne peux pas trop l’abandonner contre son gré… Car oui, j’ai été transformé en boussole à la suite d’un combat qui a mal tourné, une bien longue histoire… Pour résumer, on a combattu deux puissants seigneurs possédant des pouvoirs mystérieux. Léonardo a eu la chance de battre son adversaire (non pas que mon allié était le plus fort mais son adversaire était plus faible que le mien) et moi, mon âme a été enfermée dans une boussole. Il n’y a pas de solution pour me faire reprendre ma forme normale, mais l’avantage est qu’à présent, je sais m’orienter n’importe où, n’importe quand. Bref, comme l’abruti que j’accompagne (il n’est pas méchant, mais sa « naïveté » et son « insouciance » m’énervent) est toujours à l’ouest, il n’a pas remarqué que la carte qu’on avait récupérée dans le cadavre d’un aventurier s’envolait dans une tempête de sable…

    - Mais quelle idée t’as eu de nous faire traverser un désert aride, hein ?

    - C’est toi qui voulais le chemin le plus court pour rejoindre la cité perdue d’Yxilia. Comme elle n’était pas indiquée sur la carte, tu m’as dit « c’est à l’est », alors je t’ai dit qu’on pouvait contourner le désert : t’as pas voulu. Et maintenant on y est !

    - Bah, euh… Un détour de 20 000 kilomètres, ça fait un peu beaucoup…

    - Gros bourrin ! Tu réfléchis avec les pieds ou quoi ? Je t’ai déjà dis que sur une carte, « m » ça voulait dire « mètre » et pas « kilomètre », ça n’aurait fait que 20 kilomètres de plus. Et en plus, on aurait pu peut-être acheter un cheval dans le village de Panparan qu’on aurait traversé, ça nous aurait fait un sacré gain de temps !

 

    Il m’énerve Alex de vouloir avoir le dernier mot, comme si je ne savais pas où je vais… Mais… mais…

    - Qu’est-ce qu’il y a ? C’est quoi le problème qui t’oblige à t’arrêter ?

    - …

    - Oh, oh ! Je t’ai demandé ton problème !

    - Un problème ? Non, une merveille !

    - Hein ? Ah oui, je vois…

 

    Ca y est, c’est le retour des soucis. M. Léonardo est en transe, et ce à cause de la blondasse qui se trouve devant nous, nord nord est, à 200m approximativement (oui, j’ai un système de vision un peu partout sur ma coque métallique). Non mais il débloque ! Regardez comme elle paraît innocente, je suis sûr que si on s’approche elle nous fera son classique cinéma « je suis perdue, j’ai soif », et gnagnagna… Tsss… ça sent le guet-apens à plein nez !

    - Ah ah ah, « une merveille », tu parles !

 

    Oui, une merveille ! Que fait cette jeune et frêle jeune fille seule dans le désert ? Son petit veston rouge et sa jupette bleue s’accordent si bien avec sa chevelure dorée au Soleil !

    - On ne peut pas continuer notre route sans aller lui adresser quelques mots.

    - Bien sûr que si. En route !

    - Tu m’énerves à faire ton grand chef, là ! T’es peut-être « le cerveau » comme tu dis, mais moi, je suis les jambes ! Et comme je veux y aller, on y va.

    - Ca y est, on va pouvoir rappeler Gazett’O’Gag, on va… enfin, je vais bien rire…

    - Hein ? Pourquoi ?

    - Parce que ça sent le râteau droit devant !

 

    Voila ce qu’il ne fallait pas dire, il me remet le doute… Autant en combat j’ai une parfaite confiance en moi (même dans les situations désespérées), autant en amour j’ai toujours tendance à douter de moi. Il faut dire, les multiples demandes que j’ai faites se sont soldées par des échecs. On m’a dit qu’à chaque échec, la chance de pouvoir être en couple se réduit… On m’a parlé d’un rond pervers ou je ne sais quoi…

    - A cause de ce fichu rond pervers ?

    - D’abord on ne dit pas "rond pervers" mais "cercle vicieux", et oui, c’est un peu à cause de ça.

 

    Que je vous explique un peu ce cercle vicieux : on dit que j’aime la baston, mais que les filles n’aiment (en général) pas ça. Pour oublier mes échecs sentimentaux, je combats encore plus, les filles aiment encore moins, etcetera, etcetera…

    - Et en plus avec ta coupe de cheveux et ton air ahuri devant une fille, on dirait un canard qui a perdu ses canetons, à jeter ton regard partout et nulle part (peut-être pour fuir le sien), à être désemparé…

    - Mais ce n’est pas ma faute !

    - « Et quand tu donnes ta langue au chat on voit la fille toute prête à se moquer de toi, c’est pas ma faute c’est toi. »

    - Oh, ça va, arrête de chanter !

    - « Et si tu crois que c’est fini, c’est vrai. C’était juste une pause, un répit, tu dois l’oublier… »

    - Chut !

    - « Fais comme si elle avait pris la mer, elle a jeté son grand châle, tu n’l’as suivit qu’un instant. »

    - Tais-toi !

    - « Fais comme… » Aïe ! Ouille ! Eh, ça va pas, non ? Tu veux me détruire ou quoi ?

    - Arrête, on sait très bien que tu ne peux pas mourir comme ça ! Et s’il n’y a que des coups de poing pour t’arrêter, je n’hésiterai plus.

    - S’il n’y a que des chants de bardes pour te faire retrouver la raison, je…

    - Mais je n’ai pas perdu espoir !

 

    Qu’est-ce qu’il croit ? Que ces petits chants idiots vont me décourager ? Je suis résistant mais… en fait, pas totalement, mais un peu, c’est sûr… C’est vrai que ça n’a jamais fonctionné entre moi et les filles… Justement, qu’est-ce que je risque à part un échec de plus (au point où j’en suis, j’estime que je n’y suis plus tellement sensible) ? Rien, ça ne peut être que du positif.

    - Et bien alors vas-y ! Va te faire repousser une fois de plus par une ignob… « merveilleuse » créature du sexe opposé !

    - Ouais, j’y vais, j’ai rien à perdre de toute façon !

    - Et c’est une raison pour ne pas mettre toutes les chances de ton côté ?

    - Ah, heu…

 

    Alors là, je dois le reconnaître, je ne sais pas quoi répondre… Il a raison le bougre ! Le souci, c’est que je ne sais pas quoi faire pour m’améliorer…

    - Et comment faire ?

    - Bon, commençons par le commencement : comment comptes-tu l’aborder ?

    - Heu… Je ne sais pas, j’improviserai, comme d’habitude.

    - Et comme d’habitude, ça ne va pas marcher. Faisons un test : essaye de me draguer.

    - Quoi ?! Mais je ne suis pas amoureux de toi !

    - Mais non, triple andouille, essaye de me draguer comme tu feras avec cette fille, pour tester !

    - Ah… Bonjour, ô boussole de mes rêves, toi qui…

    - Espèce de grande saucisse à perruque ! Tu ne dragues pas une boussole mais une fille ! Imagine que je suis la blonde !

    - Ô gente demoiselle, permettez-moi de vous souhaiter le bonjour. Je me présente, Sire Léonardo, chevalier en perdition, perdu, empoignant son courage pour persévérer dans ses recherches, ne pas désespérer et poursuivre son rêve ; revoir et revisiter la ravissante et reluisante cité perdue d’Yxilia, reprendre en main et répondre sans retard au Destin qui m’a montré la surprenante et sublimissime cité dans un superbe songe.

    - Là, ou elle te prend pour un fou, ou elle est très flattée, car je dois avouer que ce n’est pas trop mal tourné, mais continue donc !

    - Permettez-moi de vous voler un baiser.

    - Heu… enfin non ! Là c’est trop brutal ! Elle va te prendre pour un pervers !

    - Ben quoi ? Dans les contes ça marche…

    - Mais mon pauvre ! On n’est pas sur l’île merveilleuse du Cas Zimir ! On est dans la vie réelle, ça ne fonctionne « pas exactement » de la même façon !

    - Comment faire alors ?

 

    C’est vrai, quoi. On me dit que je ne fais jamais comme il faut, et c’est apparemment vrai car je rate toujours mon coup… Alors c’est bien beau de critiquer, mais j’aimerai qu’on me suggère une vraie méthode.

    - Tu sais, il n’y a pas vraiment de méthode universelle… Moi, je me suis résigné, bien avant de devenir boussole… même si je retrouvais une apparence humaine, je ne chercherais plus à trouver le comment du pourquoi… Les filles, c’est beaucoup trop compliqué pour nous les hommes, surtout si notre seul centre d’intérêt, c’est la castagne…

    - Pff, tu me critiques, mais en réalité, tu ne sais même pas comment faire pour aborder correctement une fille, vaurien !

    - Eh, stop ! J’ai dit que je ne m’impliquerai plus personnellement, je n’ai pas dit que ça ne m’intéressait plus. J’ai dit que les filles étaient incompréhensibles (surtout pour nous deux), cependant je pense distinguer à peu près les méthodes vouées à l’échec de celles qui ont un peu plus de chances de réussir. Et là, je pense que la tienne n’est pas optimale…

    - Alors, vas-y, montre-moi tes talents. Je te repose la question : comment dois-je faire pour aborder cette jolie fille ?

    - Je te re-réponds que je ne sais pas ! Dans tous les cas, ne soit pas brut de décoffrage !

    - Tu me connais quand même ! Avec moi, la brutalité, c’est juste envers les adversaires !

    - Je te parle de la brutalité verbale !

    - C’est quoi ça encore ce concept ultra compliqué ?

    - Par exemple, on ne dit pas « j’adore mater tes yeux » mais « il me plait d’entrevoir les miroirs de votre âme », ça fait plus romantique, plus doux.

 

    Rohlala ! C’est quoi encore ce truc ? Punaise, mais je ne savais pas qu’il fallait rester 10 ans de plus à l’école pour séduire une fille ! Parler comme ça, c’est que dans les livres à l’eau de rose, on ne parle pas de cette façon en vrai ! Vous imaginez si on devait faire de telles phrases à tout bout de champ pour demander quelque chose ? Je veux bien que les filles soient compliquées, mais quand même !

    - Tu racontes n’importe quoi, ce n’est pas possible de parler ainsi ! La prochaine fois, si c’est pour dire des âneries comme ça, tu peux t’abstenir !

 

    Bon, là, c’en est trop. J’en ai marre. Je craque. J’explose.

    - Si t’es pas content, tu te débrouilles ! Ca fait je ne sais combien de temps qu’on est planté là, sans rien faire, à débattre sur la meilleure méthode pour que tu fonces droit dans le mur en voulant draguer une fille que tu ne connais même pas ! Bravo l’amour ! Quand on aime quelqu’un, on lui dit ce qu’on a au plus profond de son cœur, et si amour il doit y avoir, ça fonctionne tout seul !

    - C’est toi qui m’a dit que…

    - Oui, je t’ai dit de « t’entraîner » parce que je sais très bien comment ça se passe avec toi ces amourettes ! Tu ne peux pas aimer cette fille parce que tu ne la connais pas ! Tu ne peux pas l’aimer parce que tu es un chevalier, et que tu dois suivre ta destinée ! Tu te fais des illusions à chaque fille que tu rencontres, des illusions qui tôt ou tard partent en fumée, et à chaque fois, plus dure est la chute ! Alors oublie cette histoire, et continuons notre chemin jusqu’à Yxilia, il vaut mieux éviter de perdre encore plus de temps dans ce désert.

 

    Je… Je ne sais pas quoi répondre… Je ne sais plus. Je suis perdu. Je n’en peux plus. Je ne veux plus.

    - De meilleur ami, tu hérites en quelques instants du statut de pire être qu’il m’est été donné de rencontrer dans cette fichue vie…

    - Je suis désolé de faire couler des larmes et d’y être allé aussi brusquement, mais il fallait t’ouvrir les yeux.

    - Ne t’inquiète pas, ce statut de « pire être » ne va pas durer longtemps.

    - Il ne faut pas se laisser abattre, il faut continuer malgré les regrets…

    - Non, Alex, on ne continue pas, c’est fini.

    - Eh oh, tu vas où, là ? Ce n’est pas l’est, c’est l’ouest.

    - Je ne sais pas si tu me peux me croire, mais je sais où je vais.

    - Mais alors ? Yxilia ?

    - Si le Destin m’a élu, c’est que tout le monde est apte à retrouver Yxilia, et sans se perdre dans un désert.

    - Alors si tu veux rentrer, on n’a qu’à suivre nos traces de pas.

    - Je ne veux pas rentrer…

    - Alors qu’est-ce que tu veux faire ?

    - Faire en sorte ne plus pouvoir faire quoi que ce soit. Adieu.

 

    Non ! Qu’est-ce qui se passe ?! Qu’est-ce qu’il fait ? Pourquoi saute-t-il de ce canyon asséché ?! On ne va pas y survivre ! Non !!!

    - Que fais-tu ?!

    - Tu l’as dit toi-même : plus dure sera la chute.

    - Mais t’es dingue ?!

    - C’est ce que tu te tues à m’expliquer depuis tout à l’heu…